Le vrai poids, région par région, des entreprises familiales

 

Selon une étude réalisée par l’université Paris-Dauphine, les PME et ETI patrimoniales représentent près des trois quarts du tissu économique dans les régions.

 

Dans toutes les régions, à l'exception de l'Ile-de-France, plus de sept PME sur dix sont des entreprises patrimoniales. Et les ETI ne sont pas loin de ce chiffre. (Photo Shutterstock)

Par Marion Kindermans — Les Echos, 6 octobre 2026, page 24.

« Les entreprises familiales sont un pilier de la souveraineté économique », insiste Edith Ginglinger, professeure de finance à Paris-Dauphine-PSL et codirectrice de la chaire Entreprises familiales de l’université. Leur ancrage dans les territoires, leur capacité à investir sur le long terme et à résister aux crises en font un rouage essentiel de l’économie française. La chaire, créée il y a trois ans, a voulu aller plus loin en livrant une cartographie inédite sur leur poids, région par région.

En compilant les données de l’Insee, de la Direction générale du Trésor et de la Direction générale des finances publiques du ministère de l’Economie, la douzaine d’experts de la chaire révèle que plus de sept PME sur dix appartiennent à cette catégorie dans la totalité des régions françaises. La carte est étonnamment homogène, autour de 74 %, la pole position étant occupée par la Normandie (76,6 %) et la Bourgogne-Franche-Comté (75,6 %), deux régions de tradition industrielle.

Seule exception : l’Ile-de-France, où la proportion tombe à 67 %. « C’est une spécificité de la région capitale, dû au fait qu’elle concentre un grand nombre de sièges de grands groupes cotés et de filiales étrangères », commente Edith Ginglinger.

Les auteurs, qui ont élargi le périmètre aux « entreprises patrimoniales », soit toutes les entités détenues par des personnes physiques — la quasi-totalité étant de fait, en France, familiales —, se sont aussi penchés sur les ETI. Leur constat est très similaire : la proportion des ETI familiales est peu ou prou la même, avec les taux les plus élevés enregistrés, là encore, en Bourgogne-Franche-Comté (82,3 %) et dans l’Ouest, surtout en Normandie (81,2 %).

Les taux les moins élevés sont réalisés en Auvergne-Rhône-Alpes (67,1 %) et Nouvelle-Aquitaine (68,2 %), deux grosses régions en taille, ce qui explique sans doute la dilution de cette catégorie dans le tissu local. L’Ile-de-France est celle qui en compte le moins en proportion (66,4 %). La présence à la fois des PME et des ETI patrimoniales est aussi un peu moins forte dans les Hauts-de-France, la région captant depuis quelques années les investissements étrangers, avec l’usine automobile Toyota ou les gigafactories asiatiques de batteries.

« On parle beaucoup des entreprises familiales, mais le plus souvent sous l’angle de la gouvernance. Nous voulions donner des éléments chiffrés pour en traduire l’empreinte économique réelle dans les territoires », explique Edith Ginglinger. L’université Paris-Dauphine s’est donc penchée sur leur impact en termes d’emplois et d’activité.

Eléments chiffrés

L’étude propose un premier focus sur la valeur ajoutée, qui représente la valeur de la production réalisée par ces entreprises moins les consommations intermédiaires (énergie, matières premières, pièces détachées…). Les groupes patrimoniaux réalisent sur tous les territoires entre les deux tiers et les trois quarts de la valeur ajoutée de la totalité des entreprises. C’est particulièrement vrai en Bourgogne-Franche-Comté (plus de 74 % sont réalisés par ces PME et près de 79 % par ces ETI) et en Provence-Alpes-Côte-d’Azur.

« Cette intensité croît à mesure que l’on s’éloigne des grandes métropoles », précisent les auteurs. Selon l’antenne française de Family Business Network (FBN), le premier réseau mondial d’entreprises familiales, plus des deux tiers de ces structures sont en effet situées en régions, pour beaucoup loin des grandes villes.

Côté emplois, les universitaires ont choisi d’en mesurer le poids par le nombre d’heures travaillées. Dans une grande partie de l’Ouest, en Bretagne, Pays de la Loire et Normandie, plus des trois quarts des heures travaillées se font au sein des PME et ETI patrimoniales. C’est aussi le cas dans le Sud, en région Paca et en Occitanie. Autre élément : dans plusieurs régions, la part des heures travaillées des entreprises patrimoniales est de 5 à 10 % supérieure à leur part dans la valeur ajoutée.

« Cela veut dire que l’activité est très intensive dans ces entreprises, et qu’elles sont très créatrices d’emplois dans les territoires où elles sont implantées », décrypte Farid Toubal, professeur d’économie à Paris-Dauphine et codirecteur de la chaire, l’étude soulignant que dans les autres entreprises « la productivité horaire est plus élevée ». « Les entreprises familiales créent d’ailleurs en proportion davantage de CDI », ajoute Farid Toubal. Selon FBN, les entreprises familiales emploient 13 millions de salariés dans l’Hexagone.

Cette étude arrive à un moment charnière. « A l’heure où de nombreuses entreprises devront être transmises, ces résultats posent la question de savoir comment préserver ce capital productif, son ancrage territorial et sa capacité d’investissement », estime ainsi Edith Ginglinger. L’enjeu est crucial : 500.000 entreprises sont à transmettre en dix ans, et les entreprises familiales sont au cœur de la problématique. Selon une enquête de Bpifrance de 2023, un dirigeant de PME et d’ETI familiale sur quatre a plus de 60 ans et, dans la décennie à venir, plus d’une PME et ETI sur deux se trouveront en situation de transmission. Pourtant, 47 % des chefs d’entreprises familiales âgés de 60 à 69 ans n’ont pas formalisé de plan de succession — c’est 36 % pour les plus de 70 ans.

A nouveau, le pacte Dutreil, qui permet un abattement de 75 % sur la valeur des parts d’entreprises transmises, devrait s’inviter dans le débat sur le budget 2027. Il avait subi un premier coup de rabot l’an dernier. La Cour des comptes a remis sur le tapis, en septembre, le coût élevé du dispositif, près d’un an après son rapport au vitriol de 2025. Et ce, alors que Sébastien Lecornu a promis aux entrepreneurs qu’il sanctuariserait le pacte Dutreil dans le budget. La chaire de Paris-Dauphine alerte aussi sur l’avenir des entreprises familiales passées sous pavillon étranger. Alors qu’entre 2007 et 2027, les acquéreurs étrangers ont réalisé un quart des acquisitions d’entreprises en France, les chercheurs soulignent que dans les sept années qui suivent une acquisition, les acquéreurs familiaux ferment en moyenne moins de sites que les acquéreurs étrangers.

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