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Nutergia, groupe Nicollin, Visionix : ces pépites de nos régions qui ...

Rédigé par Rose Pierre | 24 septembre 2026

Nutergia, groupe Nicollin, Visionix : ces pépites de nos régions qui basculent une à une sous le contrôle de fonds étrangers

Jamais autant de sociétés hexagonales de plus de 250 salariés ne sont passées sous pavillon étranger que depuis le début de cette année. Une question de souveraineté se pose.

 


 

 

Guillaume Mollaret — 21 septembre 2026 — Challenges

Il vaut mieux faire envie que pitié ! Depuis le début de l'année, au moins 16 entreprises de taille intermédiaire (ETI) françaises, ces sociétés employant entre 250 et 5 000 salariés, sont passées sous pavillon étranger. Pour le seul deuxième trimestre, le Mouvement des entreprises de taille intermédiaire (METI) a recensé 21 rachats, dont « plus de la moitié sont le fait d'acquéreurs étrangers, de huit nationalités différentes ». L'accélération est nette au regard des données historiques. « Dans notre étude menée sur la période 2007-2024, la part des entreprises françaises acquises par des capitaux étrangers est de 25 % », rappelle Edith Ginglinger, professeure de finance à l'université Paris Dauphine-PSL et codirectrice scientifique de la chaire Entreprises familiales et investissement de long terme.

Industrie, service, distribution, logiciel... Tous les secteurs sont concernés. L'ETI ophtalmologique Visionix (600 salariés) a été rachetée par le groupe finlandais Revenio ; le distributeur de froid Le Froid Pecomark (260 salariés), repris par le groupe belge Ipcom ; le laboratoire de compléments alimentaires aveyronnais Nutergia (380 salariés, 100 millions d'euros de chiffre d'affaires), passé sous contrôle majoritaire du fonds britannique 3i Group... Sans compter les annonces, au troisième trimestre, des négociations exclusives engagées par la famille Nicollin pour la cession de son groupe de collecte et gestion des déchets Nicollin Environnement (4500 salariés) au fonds américain Morgan Stanley Investissement Management, et celles entamées par le fonds français Eurazeo avec son homologue suisse Partners Group pour la prise des 80 % du capital qu'elle détient au sein de la société cosmétique vauclusienne Aroma Zone.

Les entrepreneurs « vendent parfois très tôt »

Loin de ces cas particuliers, Hubert Preschez, responsable fusion-acquisition chez Oddo BHF fait état d'une ambiance générale : « Certains candidats potentiels à l'élection présidentielle ont fait peser une incertitude sur le pacte Dutreil, qui permet aux sociétés familiales d'être transmises dans un cadre fiscal particulier. Cette incertitude est un facteur qui peut ne pas engager un entrepreneur sur la voie d'une transmission à la génération suivante mais aussi, dans un cas plus extrême, devenir un sujet d'expatriation en vendant le groupe. Or, si le sujet est assez attendu en période préélectorale, il est cette année encore plus prégnant que d'habitude. » Du côté du fonds britannique 3i Group, on relève que la démographie combinée à un changement de comportement des entrepreneurs joue en faveur de la tendance constatée : « Les entrepreneurs n'entendent plus forcément conserver leurs entreprises jusqu'à la fin de leur vie. Ils vendent parfois très tôt, ce qui ne joue pas en faveur d'une transmission familiale. Si on ajoute à cela le fait que les « héritiers » affichent généralement une moindre appétence pour la reprise qu'auparavant, vous avez quelques ingrédients qui expliquent le développement du private equity, notamment étranger, en France », analyse Pierre-Axel Botuha, partner au sein de ce fonds installé dans l'Hexagone depuis 1984.

Le sujet pose inévitablement un enjeu de souveraineté avec une notion de contrôle et d'investissement durable potentiellement mise en danger. « Les acquéreurs étrangers ferment plus de sites que lorsque le rachat est l'oeuvre d'un acquéreur français. Ce sont les entreprises familiales françaises acquéreuses qui ferment le moins de sites », souligne ainsi Edith Ginglinger. « Les entreprises familiales ont une réelle volonté de faire rayonner le patrimoine économique français, de développer l'économie des territoires, ce qui passe par le maintien et la création de valeur et d'emploi locaux », plaide en écho Caroline Mathieu, déléguée générale de Family Business Network France, une association internationale qui fédère les entreprises familiales. Ces prises de contrôles étrangères pèseraient donc, potentiellement négativement sur l'emploi. Ce qui est sans doute moins vrai dans certains secteurs du domaine des services. Dans le cas de Nicollin Environnement, qui vit essentiellement de marchés publics, impossible en effet de délocaliser une station d'épuration ou le ramassage des poubelles !

« Travailler sur les fonds souverains français », une solution pour garder le capital sur le territoire

Interrogé par Challenges, Stéphane Travert (Renaissance), député de la Manche et président de la commission des affaires économiques à l'Assemblée nationale estime que le sujet doit s'inviter dans la campagne présidentielle. « Parmi les solutions à mettre en oeuvre pour conserver ce capital en France, il faut travailler sur les fonds souverains français. Nous devons les renforcer auprès de Bpifrance et de la Banque des Territoires afin de faciliter la mise en oeuvre de fonds régionaux qui pourraient ainsi concurrencer des offres étrangères », estime l'ancien ministre de l'Agriculture (2017-2018). Les Français développant un taux moyen d'épargne de 17,4 %, inciter à l'investissement en actions dans des entreprises non cotées, notamment de leur région, pourrait également constituer une autre piste.

Une telle mesure permettrait aux particuliers de manifester un attachement à leur patrimoine économique. Car après chacun de ces rachats, c'est aussi parfois une page du capitalisme familial hexagonal qui se tourne. Comment ne pas penser à la marque de vêtement pour enfants Petit Bateau ? Créée à Troyes par Etienne Valton en 1893, reprise à sa mort par ses fils, avant une première cession en 1988 à un autre groupe familial (Yves Rocher), cette société a finalement été vendue voilà un an au fonds d'investissement américain Regent. Sans mesure d'accompagnement, il sera en tous cas difficile au futur dirigeant du pays, quelle que soit son étiquette, de s'émouvoir d'une moindre densité d'ETI en France par rapport à l'Italie et l'Allemagne, pourvue de plus de 12 500 Mittelstands.

La prévalence de l'ancrage industriel

Une action d'encouragement devient d'autant plus urgente que le secteur se financiarise. Les fonds - au détriment d'autres acteurs du même secteur - sont toujours plus nombreux à s'intéresser aux ETI hexagonales. Dans de nombreux cas, quand une famille fondatrice est aux commandes de la société, le fonds garde avec lui ces actionnaires qui, minoritaires ou non, conservent parfois les rênes opérationnelles de l'entité qu'ils ont bâtie ou dont ils ont hérité. C'est le cas chez Nutergia où la famille Lagarde conserve 49 % des parts : « La souveraineté d'une entreprise ne se résume pas à la nationalité de son actionnaire : elle se mesure aussi à son ancrage industriel. Avec 3i, nous allons renforcer le nôtre : nous prévoyons de poursuivre les investissements dans notre laboratoire en Aveyron afin d'accompagner le fort développement de notre activité et même de rapatrier quelques spécialités aujourd'hui sous-traitées par notre distributeur espagnol », souligne Antoine Lagarde, dirigeant et fils du fondateur du laboratoire occitan.

Une bonne nouvelle pour tout le monde a priori. « Dès lors qu'un private equity investit dans une société, c'est qu'il y a décelé un fort potentiel de croissance. Et dans la mesure où il n'a pas vocation à rester, c'est aussi que cette croissance doit être rapidement palpable », poursuit Edith Ginglinger qui note que ce potentiel de croissance est également présent pour les investissements minoritaires « dans les ETI familiales. »

Une affirmation pondérée par Louis Huetz, partner du fonds néerlandais Waterland installé en France depuis 2020 avec neuf investissements en cours (Guinier 1823, Hélios...). « Que les fonds soient nés en France ou que leur siège originel se trouve à l'étranger, les souscripteurs institutionnels sont les mêmes. On ne peut donc pas vraiment faire de distinguo entre les deux », décrypte-t-il. « Pour ce qui est du potentiel de croissance, les investisseurs vont la chercher essentiellement aux Etats-Unis. Les investissements en Europe - pas en France spécifiquement- sont en général des investissements plutôt défensifs, même si nous cherchons tous des sociétés en croissance », complète Louis Huetz.

Ainsi, les investisseurs ne considèrent pas la France comme un Eldorado, mais la considère comme un verger rassurant dont les cerises orneront parfaitement le gâteau.

 

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