La relation parent-enfant : facteur de pérennité pour l’entreprise familiale ?

 

L’entreprise familiale s’articule autour de 3 cercles d’individus : le cercle de la famille, celui de l’entreprise et celui des actionnaires. Ces trois « cercles » présentent tous des points de vue à la fois différents et complémentaires et œuvrent chacun pour la pérennité : la pérennité de l’entreprise et la pérennité de la famille. Un dirigeant familial, qu’il soit fondateur ou descendant du fondateur de l’entreprise familiale doit assumer des rôles propres à ces trois cercles : celui de dirigeant (cercle de l’entreprise), d’actionnaire (cercle des actionnaires) et de parent (cercle de la famille).

C’est au rôle de parent que nous allons nous intéresser, aux prémices de la transmission : la relation parent-enfant, la naissance de la nouvelle génération. À quel moment un parent commence-t-il véritablement la transmission ? Entreprise, capital, savoir-faire, histoire, valeurs, projet familial : entre envie d’entreprendre et loyauté, comment les enfants perçoivent-ils l’entreprise familiale ? En quoi leur quotidien familial contribue-t-il à l’idée qu’ils se font de l’entreprise ? Leur perception est-elle déterminante pour la pérennité ?

Propos recueillis par le FBN France

C’est à Brigitte Kramer, Consultante, coach et formatrice spécialisée en relations humaines et en coaching de transmission familiale en entreprise, que nous avons posé ces questions lors d’une interview. Passionnée de relations humaines, elle a suivi un parcours complet de 5 ans en programmation neurolinguistique pour obtenir le titre de "trainer" (certifiée par International NLP - USA). Elle a accompagné les dirigeants et managers de nombreuses grandes entreprises dans les processus de changement, de fusions ou de cohésion. Elle forme depuis 15 ans des formateurs en communication et des coachs professionnels sur un parcours long et exigeant. Au sein d’Agape& Co, elle propose également un accompagnement à la parentalité, en entreprise ou en famille, pour améliorer au quotidien les relations entre parents et enfants. Elle est également co-auteur de 2 ouvrages aux éditions Josette Lyon : Devenez un parent coach et Quand tout devient enfin facile avec nos enfants.

 

FBN – Brigitte Kramer bonjour. Pouvez-vous nous dire à partir de quand un enfant prend-il conscience de ce qu’est l’entreprise familiale ? Comment cette prise de conscience s’opère-t-elle ?

Brigitte Kramer - Pour la plupart des familles entrepreneuriales, les enfants baignent dans l’entreprise depuis qu’ils sont tout petits, aux fêtes et aux Noël de l’entreprise, on les voit souvent accompagner leurs parents et se mêler aux salariés, surtout quand l’entreprise n’est pas trop grande. Qu’ils habitent à l’extérieur ou sur le lieu de l’entreprise, que l’entreprise familiale soit un sujet dont on parle autour de la table familiale ou pas, la plupart des enfants ont conscience qu’il y a cette entreprise dans la vie de tous les jours, dans les préoccupations des parents, dans les échanges qu’ils peuvent avoir. Parfois même, des enfants très jeunes peuvent entendre de la part de leurs parents « Quand tu seras grand, c’est toi qui seras à ma place. »

 

FBN – Est-ce un schéma qui se vérifie dans toutes les familles ?

B.K. - Pas dans toutes les familles car il existe des parents qui font le choix de complètement séparer l’entreprise familiale de la maison, qui font le choix de ne pas ramener l’entreprise familiale à la maison. Parmi les Next Gen que j’ai rencontrés, certains ont été dans cette configuration et cela m’a semblé plus difficile pour eux de prendre conscience de ce qu’est l’entreprise familiale. Parce que justement, ils n’ont pas baigné dedans ! Alors faut-il obligatoirement faire une place à l’entreprise le soir autour de la table familiale ? Il n’y a pas de bonne réponse : les deux cas de figure existent et en chacun on peut y voir des conséquences plus ou moins positives. Mais la plupart du temps, ils baignent dedans depuis qu’ils sont tout petits, directement ou indirectement je dirais. On l’a vu dans certaines familles au FBN, les enfants sont présents dans les principaux projets menés par l’entreprise. L’ambiance familiale est imprégnée de l’entreprise, que l’on en parle à table ou pas. L’enfant en est donc conscient, surtout s’il vit sur le lieu de l’entreprise ou à proximité immédiate.

 

FBN – Quel rôle jouent le(s) parent(s) dans cette prise de conscience ? Les parents ont-ils conscience d’inculquer l’entreprise familiale et son quotidien à leurs enfants ?

B.K. - Je pense que c’est une stratégie oui, le but est de la faire rentrer dans les gènes. Et d’ailleurs les Next Gen ont des expressions pour cela, ils disent : « je l’ai dans la peau », « l’entreprise fait partie de ma vie », « l’entreprise est un membre de la famille à part entière. » Ils le disent clairement : « c’est dans mes gènes ! » Sauf bien sûr dans le cas de parents qui ont fait le choix de cloisonner l’entreprise familiale et la vie à la maison, pour protéger leurs enfants et pour leur laisser le choix plus tard de reprendre l’entreprise ou pas. Il y a vraiment des parents qui font des choix stratégiques, déterminés, conscients, voulus pour protéger leurs enfants : les enfants sont du coup moins « porteurs » du projet transgénérationnel. En parallèle, les enfants qui auront baigné dedans auront plus tendance à être porteurs du projet transgénérationnel et s’inscriront souvent plus facilement dans la transmission. Mais on ne peut pas généraliser. Chaque famille est différente, chaque enfant est différent, chaque parent est différent, tous ont des histoires différentes qui les conduisent à faire tel ou tel choix : il n’y a pas de règle.

 

FBN – Par conséquent, en quoi cette décision des parents d’impliquer ou non l’enfant dans l’entreprise contribue-t-elle à susciter l’envie chez la nouvelle génération ?

B.K. - Au préalable, il faut insister sur la perception de l’enfant : quelles que soient les (bonnes) intentions des parents qui vont parler de l’entreprise familiale à la maison, la question majeure est « comment l’enfant perçoit-il et comprend-il ce que ses parents manifestent à propos de l’entreprise ? ».

Car c’est cette perception qui importe !

Si les parents parlent de l’entreprise autour de la table familiale comme d’une charge, un fardeau, une source de problèmes entre cousins, oncles, tantes… en d’autres termes, comme quelque chose de difficile à vivre, l’enfant finira par se demander « mais pourquoi je reprendrais un tel bazar ? ». Il l’associera à quelque chose de lourd à porter, cela ne lui donnera pas tellement envie.

Autre exemple, si l’enfant voit peu ses parents, si ses derniers sont souvent débordés, fatigués, préoccupés au point de consacrer plus de temps à leur travail qu’à leur famille, l’enfant pourra tirer la conclusion que l’entreprise familiale est synonyme de « parents indisponibles ».

Et puis il y a les enfants qui se sentent obligés de reprendre l’entreprise, par loyauté vis-à-vis de leurs parents, voire des générations précédentes. Ce n’est pas l’envie de rentrer dans l’entreprise qui les motive, mais le devoir. Pour l’enfant, l’entreprise familiale s’apparente à une « obligation » et non pas à une « envie ». Il va se dire « je n’ai pas le choix, je suis destiné à la reprendre, nous sommes mes frères, sœurs et moi-même destinés à la reprendre ». Et ce, même si les parents leur répètent le contraire ! Bon nombre d’enfants perçoivent la reprise familiale comme un devoir auxquels ils se sentent incapables de se soustraire.
J’entends tous les parents dire « je lui ai pourtant toujours dit qu’il avait le choix ! » Les mots sont là en effet, mais ce n’est pourtant pas le message qui est passé.

À l’inverse, si on veut donner envie à nos enfants de reprendre l’entreprise, il est utile d’en parler à la maison bien sûr, pas en l’idéalisant mais en faisant en sorte qu’elle soit aussi synonyme de plaisir, de projet, de développement personnel, de source d’épanouissement et de contribution personnelle. L’important est que soit distillé plus de positif que de négatif dans les propos tenus autour de la table familiale.

 

FBN – Donc pour que l’enfant ait envie de reprendre l’entreprise familiale, les parents doivent savoir conjuguer vie personnelle et vie professionnelle.

B.K. – Oui, il y a un équilibre à trouver. L’enfant doit être en mesure de se dire, de percevoir dans les comportements de ses parents qu’il n’y a aucune concurrence entre l’entreprise et lui. Que c’est la relation parents-enfant qui est privilégiée, que les parents font autre chose qu’être dans l’entreprise. Qu’il y a un vrai équilibre entre les deux univers, même s’ils se chevauchent parfois. Dans le cas contraire, cela peut tout simplement créer un rejet.

Il y a quelques temps, un Next Gen m’a dit : « On avait l’impression d’être transparent quand on était enfant. Alors pour redevenir visible, on s’est dit que la seule chose à faire était de reprendre l’entreprise. »

Quand on entend cela, on se dit qu’il faut que l’enfant soit reconnu en tant qu’enfant, que ses centres d’intérêt soient vécus avec les parents, pris en compte par les parents : c’est primordial ! La période de l’adolescence peut être difficile pour la relation parents-enfants. Mais si l’équilibre a toujours été là, si l’entreprise familiale a pris de la place tout en laissant à l’enfant sa juste place dans sa relation avec ses parents, l’ancrage sera bon. Il est nécessaire d’exprimer tous les intérêts d’une reprise, mais aussi de montrer toutes les options possibles pour l’avenir de l’enfant sans pour autant le bercer d’illusions, lui donner une image vraie de l’entreprise familiale, avec les satisfactions qu’elle peut apporter et les enjeux qu’elle peut faire surgir. Et à lui de faire le choix de reprendre ou pas l’entreprise de ses parents.

 

A suivre
Dossier « La relation parent-enfant : facteur de pérennité pour l’entreprise familiale ? »
Le prochain article à paraître en janvier 2019 abordera notamment les questions suivantes : Quelles sont les différentes étapes de la transmission pour le parent qui transmet ? Comment les parents peuvent-ils accompagner leurs enfants dans la transmission ? Côté NxG : comment accompagner ses parents dans la transmission ?

 

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